Cap Entreprise

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Antoine Rabiniaux

Antoine Rabiniaux, directeur de projet anciennement aux Emirats Arabes Unis

«La seule véritable condition est d'être qualifié »

Après vingt ans d'expatriation, Antoine Rabiniaux nous livre ses réflexions sur le sujet. Directeur de projet chez Technip (ingénierie et construction pour l’industrie du pétrole et du gaz), expatrié successivement en Inde, au Qatar, au Bangladesh et aux Emirats Arabes Unis, il vous prodigue ses conseils.


Chantier Technip de Ras Laffan au Qatar - dossier expatriation projet professionnelCap Entreprise : Pour quelle entreprise travaillez vous ? Quel poste y occupez-vous, avec quelles responsabilités ?

Antoine Rabiniaux : Je travaille pour Technip depuis 1990. Je suis aujourd’hui directeur de projet. Cela consiste en fait à gérer un chantier du moment de sa création jusqu’à la remise en main du chantier au client. De façon générale, je suis responsable des études, de la partie achats des équipements mais aussi de la construction et, si nécessaire, de la mise en route de l’unité. Gérer un projet, c’est comme gérer une PME : on est responsable vis-à-vis des objectifs mais aussi des coûts et de la réussite du projet. Un projet peut valoir une centaine de millions d’euros... Ou plusieurs milliards d’euros.

CE : Où avez vous été expatrié ? À quel poste ?

AR : Je suis expatrié depuis le début de mon embauche. J’ai commencé en 1990 avec l’Inde en tant que VSNE (actuellement appelé VIE). J’ai ensuite été assistant responsable de mise en route lors de quatre projets. Le premier au Qatar de fin 92 à mi 93, un autre au Bangladesh de fin 93 à mi 94 et finalement les deux derniers aux Emirats Arabes Unis de 1995 à 2004 pour deux unités de gaz ayant une valeur supérieure à 1 milliard de dollars. J’ai ensuite été responsable de la construction sur un chantier aux Emirats Arabes Unis de 2004 à 2006 puis de 2006 à 2009 sur un chantier de transformation de gaz en éthylène d'une valeur de départ de 800 millions de dollars.

CE : Comment avez vous été mené à l’expatriation ?

J’ai tout d’abord intégré le département de la mise en route des chantiers pour pouvoir partir à l’étranger. C’est ce qui me convenait à ce moment là et cela m’intéressait beaucoup. Les chantiers de Technip étant à 95% à l’étranger, j’étais sûr de partir lors de mon embauche. Pour finir, chez Technip, que l’on soit en construction ou en mise en route (les deux départements opérationnels), on est forcément amené à partir à l’étranger.

CE : Au cours de vos expatriations, avez vous découvert de nouvelles cultures ? Est-ce difficile de s’adapter à de nouvelles méthodes de travail ?

AR : La première chose importante lorsqu’on part à l’étranger est de s'intéresser aux différentes cultures des pays où l’on est amené à travailler. À partir de cela, on peut comprendre les méthodes de travail des locaux, et donc travailler efficacement avec eux. Une fois les clés culturelles en main, on peut travailler dans le pays où l’on est envoyé. Il est donc important d’être flexible et d'avoir une capacité d’adaptation développée. Par exemple sur mes premiers chantiers aux Emirats, je me souviens que les Indiens venaient avec leur nourriture ; à 8h du matin, les bureaux sentaient l’oignon frais… C’est une anecdote banale mais ce n'est pas évident au départ, et cela peut jouer sur les méthodes de travail, qui sont parfois très différentes selon les pays.

CE : De votre point de vue, comment avez vous vécu l’expatriation ?

AR : Le fait de travailler avec des collègues venant d’autres pays m’a permis de découvrir d’autres cultures et d'avoir une ouverture d’esprit plus importante que quand j’ai été embauché. cela m’a aussi permis de beaucoup voyager en Asie, ce qui aurait été difficile si j’étais resté en France tout ce temps. J’ai eu l’occasion de découvrir des pays plus exotiques que les pays européens (Thaïlande, Inde, Seychelles, Maurice, Oman, etc). En plus, être dans un pays où il fait constamment plus de 15°C, avec un ciel bleu, est plus agréable que vivre dans un pays comme la France. Le mode de vie d’un expatrié est bien différent, les pays où j’ai travaillé étaient des pays où mon pouvoir d’achat était très fort, ce qui m’a permis d’avoir de meilleures conditions de vie.

CE : Comment  votre carrière a-t-elle été influencée par votre expatriation ?

AR : Lorsqu’on est expatrié, on est beaucoup plus autonome. On a souvent des responsabilités plus importantes, et plus vite que si l’on était resté dans notre pays. Mais il y a aussi un effet d’équilibre : on travaille beaucoup plus, en général 60 heures par semaines. Sur mon dernier chantier, je travaillais six jours sur sept, je commençais à 7h du matin et finissais à 20h, et j’avais une heure de route à l’aller et au retour.

CE : Les différents postes d’expatriés que l’on vous a proposés demandaient-ils des formations particulières ?

AR : À la base, la mise en route et la construction sont des départements ou les postes sont majoritairement des postes d’expatriés, donc finalement il m’a fallu un bac +5 d’une grande école d’ingénieur. On m’a aussi demandé de parler couramment anglais. Il est rare que les gens ne parlant pas deux langues puissent partir à l’étranger, mais cela peut arriver si la personne possède des qualifications très spécifiques ou un savoir faire unique. Il est aussi possible d’être expatrié avec de simples diplômes, car Technip expatrie des personnes dans les bureaux administratifs ou d’études dans les pays importants pour pouvoir uniformiser les méthodes de travail entre les bureaux français et ceux à l’étranger.

CE : Si un étudiant vous demandait des conseils précis pour devenir expatrié...

AR : La première chose à faire, qui est plutôt logique, est de choisir une entreprise implantée dans des pays étrangers (Technip l’est dans le domaine du gaz et du pétrole). Mais l’on peut faire de l’expatriation en intérim, on appelle ça plus couramment du free-lance. Ce sont des cadres qui sont envoyés par des agences d’interims. Les intérimaires touchent sensiblement les mêmes salaires que les salariés d’entreprises implantées dans des pays étrangers. La seules condition est de posséder un savoir faire spécifique et d’avoir les même qualités qu’un expatrié. Les entreprises aiment ce genre de solution car ce sont des emplois flexibles et ces personnes ont souvent beaucoup d’expérience vu qu’ils font énormément de missions différentes tout au long de leur carrière. Finalement la solution classique est de commencer en tant que VIE. C’est la solution qui intéresse beaucoup les entreprise et pour les étudiants, c’est une sécurité pour pouvoir partir à l’étranger.

CE : Le monde de l’expatriation vous attire-t-il toujours ?

AR : Après quasiment vingt ans d’expatriation je voudrais rester un peu en France mais je suis sûr de repartir à l’étranger, c’est tellement plus intéressant. Mais cela dépendra du projet proposé. Les projets se développent en trois parties : la phase d’études et d’achat qui se fait à Paris, la partie construction qui est exécutée dans le pays et finalement la parti mise en route, elle aussi menée dans le pays concerné. Donc il faut d’abord passer les deux premières étapes.

CE : L'entreprise Technip emploie-t-elle beaucoup d’expatriés ?

AR : Technip France emploie aujourd’hui près de 2000 personnes et en expatrie près de 200, pour différentes raisons.

CE : Quels sont les types d’expatriation que Technip propose ?

AR : Il y a deux types d’expatriation. Tout d’abord, il y a les personnes faisant partie de la construction et de la mise en route des chantiers qui partent
travailler sur les chantiers. Ensuite on a des bureaux un peu partout dans le monde, dans les pays où Technip a beaucoup de chantiers. Donc il y a une partie de nos expatriés qui sont des salariés, et qui font de l’expertise et autres dans des bureaux. Cela nous permet d’uniformiser nos méthodes de travail entre le bureau de Paris et les bureaux implantés à l’étranger.

CE : Quels sont les intérêts pour l’entreprise d’expatrier des employés français plutôt que d'embaucher des locaux ?

AR : Technip fait les deux. Notre entreprise envoie des expatriés pour les postes clés. Plus exactement, nos expatriés sont là pour gérer les postes de management dans les différents secteurs d’un chantiers : costing, planning, contructions…
Mais Technip embauche également d’autres personnes selon le marché local. Par exemple, à Doha, nous avons embauché des Pakistanais, des Libanais, des Egyptiens… Nous travaillons beaucoup avec les marchés locaux, c’est plus simple pour nous au niveau de la gestion des salariés.

CE : Quels sont les avantages d’un expatrié lorsqu’il accepte un tel projet ?

AR : Les avantages d’être expatrié sont nombreux. Un expatrié obtient un sursalaire allant de 25% à 45% selon la localisation du pays (Europe ou hors UE), le risque couru dans le pays (il existe par exemple une différence entre le Niger et les Emirats Arabes Unis) et le coût du logement. En général nos expatriés ont une voiture de fonction et, s'ils partent avec leur famille, l’école est prise en charge par l’entreprise. L’entreprise paye aussi les retours en France une fois par an pour l’expatrié et sa famille lors des vacances d’été.

CE : Quels sont les profils types d’expatriés que vous employez ?

AR : Il n’y a pas de profil type pour partir à l’étranger. Tout se fait en fonction des besoins de développement de l’entreprise dans les pays concernés. La plupart des expatriés sont des salariés qui sont embauchés pour de la construction ou de la mise en route. La seule véritable condition est d’avoir une certaine qualification dans un domaine particulier.

CE : Comment sont gérés les problèmes de sécurité sociale et de couvertures des retraites ?

AR : Pour les expatriés qui partent en longue durée, il y a une interruption de leur sécurité sociale et ils sont pris en charge par une couverture privée (previnter). Pour ce qui est des allocations familiales, l’entreprise les prend en charge et en fait autant avec les cotisations, qui sont envoyées à la caisse des Français à l’étranger. De retour en France, leur situation est automatiquement régularisée.

CE : Quel est le poids d'un expatrié,
en termes de coûts ?

AR : Le coût d’un expatrié avec tous ses bonus revient à trois fois le coût d’un salarié de Technip en France. Mais ce coût revient au même si l’on embauche des intérimaires et Technip a besoin de ce type de salariés pour pouvoir mieux gérer ses chantiers à l’étranger.



Romain Rabiniaux
Photo de Romain Rabiniaux : chantier de Ras Laffan au Qatar, Technip


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